Les demeurées, Jeanne Benameur

Les demeurées, Jeanne Benameur, Chroniques Littéraires, Littérature

 

4ème de couverture

« La mère, La Varienne, c’est l’idiote du village. La petite, c’est Luce. Quelque chose en elle s’est arrêté. Pourtant, à deux, elles forment un bloc d’amour. Invincible. L’école menace cette fusion. L’institutrice, Mademoiselle Solange, veut arracher l’enfant à l’ignorance, car le savoir est obligatoire. Mais peut-on franchir indemne le seuil de ce monde ?

L’art de l’épure, quintessence d’émotion, tel est le secret des Demeurées. Jeanne Benameur, en dentellière, pose les mots avec une infinie pudeur et ceux-ci viennent se nouer dans la gorge ».

 

L’autrice

Jeanne Benameur est l’autrice de textes poétiques, de textes pour la scène et de romans.

Elle initie des séminaires atypiques de formation. D’autre part, elle est partenaire de municipalités pour le développement de la lecture et de l’écriture.

Par la pratique de l’écriture, Jeanne Benameur interroge la société et questionne la liberté humaine.

 

Ce que j’en pense

J’ai tellement de choses à dire sur ce livre que je ne sais pas par quoi commencer ! Il est possible qu’exceptionnellement je spoile quelques passages. Ne m’en veuillez pas, je tiens vraiment à vous partager l’entièreté de mon ressenti.

Lorsque j’ai commencé Les demeurées, en LC avec Denis, je me suis dit « qu’est-ce que c’est que ce truc ! ». L’écriture, pourtant encensée par les divers avis que j’avais pu lire, me rebutait d’emblée. Je n’apprécie pas du tout l’écriture alambiquée, les fioritures stylistiques et les phrases pompeuses ou énigmatiques qui font se demander si c’est écrit en français.

Même si le livre était très petit, je me suis dit que ça allait être une torture et qu’à côté du Comte de Monte Cristo un bon gros pavé en deux tomes de plus de 1400 pages au total, j’allais mettre 300 ans à le terminer (vous allez en entendre parler un paquet de fois du Comte, parce qu’avant même de l’avoir terminé, ça sent LE livre de l’année).

Honnêtement, tout au long du livre, j’ai eu du mal avec le style de l’autrice. Ce n’est définitivement pas un livre de détente et même en voulant réfléchir à des thématiques, on va dire que je ne vais pas me ruer sur ses autres œuvres.

Toutefois…

Une fois un peu de recul pris, j’ai compris une chose essentielle : cette écriture est un élément du « décor » à part entière. Je m’explique.

L’écriture est cinglante. Pas fluide du tout. Mais elle est à l’image de l’histoire. Violente et dure.

Elle aurait été fluide l’histoire aurait considérablement été desservie. On serait passé à côté du/des messages porté/és par l’autrice. Cela aurait été dommage.

Parce que derrière ce petit texte court au titre qui donne envie de se pendre se cache un message fort et puissant sur l’éducation.

Ce livre est d’une richesse considérable et fait fonctionner les méninges à plein régime.

 

Ce qu’on ressent tout au long du livre, c’est la relation extrêmement forte et fusionnelle qui existe entre la mère et sa petite. Si l’affection qui les lie est sincère et profonde, celle-ci n’est pourtant pas explicite. Il y a beaucoup de pudeur, la rudesse paysanne de la mère ayant marqué le pas.

Il est assez difficile de s’exprimer sur ce sujet sans avoir l’impression d’être méprisant. Mais le titre en lui-même est un indice de ce à quoi cette femme et sa fille vont se heurter tout au long du récit.

J’ai trouvé au départ la relation assez malsaine entre cette mère et sa fille. Malsaine parce que la petite se bride par rapport à la mère, et cette dernière qui ne veut pas que son enfant lui échappe

En effet, de prime abord, on a l’impression que l’une veut priver l’autre, lui interdire l’accès au savoir. Et on a l’impression que l’autre ne veut pas dépasser sa mère. Cette dernière n’agit pas par méchanceté, cependant cela montre une difficulté à s’épanouir et une relation extrêmement fusionnelle entre les deux. Peut-être la gamine a-t-elle peur d’abandonner sa mère en quelque sorte en ayant de la culture. Elle va comprendre le mot abrutie. Et vouloir protéger sa mère, en ne la dépassant pas. Ce sont des questions que l’on se pose assez vite.

Ce qui est assez dérangeant. Pourtant c’est un signe de grand attachement.

C’est là aussi que l’on commence à comprendre combien l’écriture peut être une nécessité pour faire passer ce message. Avec des mots incisifs, qui claquent, tout en ayant une infinie pudeur.

 

Campé ce décor de fusion extrême, on arrive dans l’histoire, qui est celle d’une institutrice qui fera tout pour imposer l’éducation à la petite. Une insistance qui touchera à une forme de folie, qui mettra mal à l’aise, et révoltera, jusqu’à la fin.

 

Mademoiselle Solange a décidé de ne pas céder. Elle mènera cette enfant au seuil du monde, par les mots.

 

L’autrice met en lumière une problématique importante de nos sociétés : l’éducation.

 

Y a-t-il une seule forme d’éducation ? Doit-elle être imposée à n’importe quel prix ? Et surtout : l’éducation telle qu’elle est imposée est-elle adaptée à tous les individus ? N’est-il pas possible d’admettre que tout le monde n’ait pas la même façon de s’éduquer ?

 

En écrivant cela, je repense à cette phrase dont j’ai oublié l’origine. Plusieurs animaux sont alignés face à un professeur : un éléphant, un singe, un poisson rouge dans son bocal, un serpent, un hippopotame. Le prof leur dit : l’examen pour juger de votre niveau est le suivant : il faut grimper le plus vite possible à l’arbre derrière vous.

Cela sera un jeu d’enfant pour le singe et le serpent. Mais quid de l’éléphant et du poisson rouge dans son bocal ?

Vous voyez où je veux en venir ? On fera sentir à des personnes qu’elles sont incapables.

Mais incapables selon des critères qui ne permettent pas de tenir compte des aptitudes de chacun.

Dans Les Demeurées, on trouve ce phénomène. La petite ira à reculons à l’école. Elle sera considérée comme sa mère, une « abrutie ». Mais lorsqu’elle aura décidé d’apprendre, elle sera aussi efficace que n’importe qui, et elle a des aptitudes à côté qui lui sont propres.

 

Il est aussi question de savoir transmettre le goût d’apprendre.

Combien d’entre nous avons eu un prof super génial qui nous aura fait apprendre une matière avec plaisir alors que l’année d’avant ou l’année d’après, un autre prof nous l’aura fait détester ?

Autre exemple avec la littérature. Au collège, on nous a imposé les classiques : Le Rouge et le Noir, L’Assommoir, Madame Bovary, et bien d’autres. Quel ennui ! Je n’étais pas prête pour ces lectures. Etais-je pour autant une inculte ou une abrutie ? Non. Mes résultats étaient excellents. Mais je n’ai jamais terminé ces livres. C’est seulement maintenant que je me sens prête à les découvrir. Etais-je une fainéante qui ne voulait pas ouvrir un bouquin ? Mes prestigieux diplômes en Droit peuvent témoigner du contraire. Quiconque s’est « farci » les codes et les arrêts de la Cour de Cassation et autres textes juridiques saura de quoi je parle.

Jeanne Benameur, dans Les Demeurées, met donc l’accent sur le système éducatif déplorable qui impose tout en ne tenant pas compte des individualités et encore moins de la considération dont tout être humain doit bénéficier même s’il est différent.

 

N’est-ce pas pourtant toute la richesse de l’Humanité, cette différence ?

 

L’autrice nous fait comprendre qu’il n’y a pas d’apprentissage unique. L’école n’est pas le seul vecteur efficace de connaissance et de savoirs. La petite apprend non seulement à lire par le biais de ses broderies, mais aussi – pouvons-nous le supposer de par sa condition sociale- un métier.

Une sorte de prémisse de filière professionnelle. Pas besoin d’aligner des diplômes et des savoirs hautement intellectuels pour avoir un métier. La petite n’est pas fichue ni vouée à un avenir de bonne à tout faire. Elle peut avoir un métier plus « élevé ».

 

Ici, c’est simple. L’enfant d’un demeuré est un demeuré. Il n’y a rien d’autre à en faire qu’une bonne servante, peut-être un peu moins gourde, puisque, dit-on, elle a l’air plus gracieuse, cette enfant. Mais quoi. On ne va pas se mettre martel en tête. Il n’y a rien d’autre à en faire. Rien.

 

Ce que j’ai relevé d’autre, c’est la transmission, la passation, entre l’institutrice et la petite. Quand l’institutrice perd la tête avant de perdre la vie, la petite élève le nombre de ses connaissances en  apprenant chaque jour une nouvelle notion.

On note aussi la loyauté. Fidèle à sa mère, la petite l’est aussi à l’institutrice. C’est elle qui l’a initiée au savoir, c’est donc elle qui aura l’exclusivité de ses nouvelles connaissances, de ses progrès.

Le message passe aussi sur le fait que le savoir nourrit intérieurement l’être humain. Que c’est quelque chose de tout à fait personnel, tant dans le contenu que dans la méthode d’apprentissage. Tout ne convient pas à tout le monde. Et quand on est prêt à recevoir le savoir, il vient.

 

On ne fait pas accéder au savoir les êtres malgré eux, mon petit. Cela ne serait pas du bonheur et apprendre est une joie, avant tout une joie. Rappelez-vous toujours, Solange. Une joie.

 

Les Demeurées, un texte aux multiples facettes comme son titre : Demeurées parce qu’incultes,  Demeurées parce que génétiquement idiote (la mère est idiote DONC la fille l’est aussi), Demeurées parce que restant dans les DEMEURES qui représentent à la fois le giron maternel (la petite se rue dans ses jupons) mais aussi la maison (la petite se met à l’abri pour se protéger de ce savoir qu’on veut lui inculquer de manière imposée, violente et brutale), la petite veut demeurer comme sa mère (elles ont leurs codes, leur mode de vie), Demeurée parce que la petite veut rester avec sa mère.

Vous l’aurez compris, ce livre âpre et dur restera un texte marquant de cette année. Et il aura eu aussi le mérite de faire passer le message suivant : ne vous fiez pas à la petitesse, elle est parfois synonyme de grandeur.

 

Belle lecture à vous !

 

Denis, ce livre nous aura touché, son petit nombre de page est inversement proportionnel à ce qu’il aura pu nous apporter. Merci à toi pour tous ces échanges.

 

 

 

Les demeurées, Jeanne Benameur, Chroniques Littéraires, Littérature

Les Demeurées, Jeanne Benameur

Editions Denoël 2000 – Folio 2018 – 81 pages

 

Ce livre participe au Challenge goodreads

 

 

 

Mon Père, Grégoire Delacourt

Mon Père, Grégoire Delacourt, Chroniques Littéraires

 

4ème de couverture

« Ce monde ne sera guéri

Que lorsque les victimes seront nos Rois… »

 

Je me suis toujours demandé ce que je ferais si quelqu’un attentait à l’un de mes enfants. Quel père je serais. Quelle force, quelle faiblesse. Et tandis que je cherchais la réponse, une autre question a surgi : sommes-nous capables de protéger nos fils ? »

 

L’auteur

Grégoire Delacourt est l’auteur de sept romans, tous publiés chez Lattès. En 2011, il publie son premier roman avec L’Écrivain de la famille puis, en 2012, son premier best-seller avec La Liste de mes envies, traduit dans 35 pays. Suivent ensuite La Première chose qu’on regarde en 2013, On ne voyait que le bonheur en 2014, Les Quatre saisons de l’été en 2015, Danser au bord de l’abîme en 2017, et La Femme qui ne vieillissait pas, en 2018.

 

Ce que j’en pense

J’attendais énormément de ce roman. Son titre circulait beaucoup sur la blogosphère, Instagram et facebook, et au vu du sujet et de la 4ème de couverture, je m’attendais à un livre puissant, fort et qui prend aux tripes.

Je me suis préparée à pleurer, à être révoltée, en colère, à dévorer les pages pour savoir le sort réservé à un tel monstre.

Je m’attendais à des scènes fortes, un combat de titans entre un père et le violeur de son enfant.

Je m’attendais à des dialogues percutants.

En fait, dès les premières pages, j’ai compris que c’était tout le contraire qui m’attendait.

En toute franchise, ce livre est d’un ennui !

Fouilli, on saute du coq à l’âne, les deux tiers du roman sont consacrés au père de l’enfant et à sa jeunesse, le couple qu’il formait avec la mère du petit, la relation avec son propre père. On se demande si un jour confrontation il y aura…

Des phrases m’ont donné envie de jeter le livre à travers la pièce.

Pour un tel sujet on pourrait penser que c’est à cause des abominations subies par cet enfant (abominations qui, elles, sont bien décrites au cas où on n’aurait pas compris de quoi il s’agit…). Pas du tout. J’ai eu envie de jeter le livre lorsque l’auteur suggère que la séparation des parents est une sorte de « responsable » :

« C’est à partir de là que ses os ont commencé à mollir, privé qu’il était du lait de ses parents réunis.

A partir de là que son cœur est devenu poreux et sa peau un buvard que les mots emmiellés du Père pénètreraient un jour » (page 114).

Est-ce possible d’écrire une absurdité pareille ?!

Comme si les victimes de pédophiles n’étaient que des enfants de divorcés !

Comme si le fait d’avoir ses parents encore mariés ensemble préservait un enfant de la libido bestiale et de la déviance de ces monstres lubriques !

C’est bien connu, seuls les enfants de parents séparés se font violer… !

Quand on veut délivrer un message fort et puissant (en se servant de l’actualité pour booster ses ventes et faire du buzz), autant bosser son sujet.

L’écriture est irrégulière, très psalmodiée. Sauf à la fin, où l’auteur fait prendre subitement à ses personnages un ton « classique » (faut croire que c’est plus facile pour écrire les scènes de sexe…).

Dénoncer la pédophilie au sein de l’Eglise est une chose, mais il ne faudrait pas en devenir ridicule dans ses propos.

Mes mots sont peut-être durs. Je n’ai pas pour habitude de « casser » un livre / auteur. Mais là j’estime que la qualité n’y est pas.

Bon timing commercial au vu de l’actualité, mais zéro pointé sur le sujet.

On remerciera également la maison d’édition qui n’avertit nulle part que des propos sexuellement explicites et choquants (concernant un enfant) sont contenus dans les pages.

 

 

 

King Kong Theorie, Virginie Despentes

King Kong Theorie, Virginie Despentes, Chroniques Littéraires, Féminisme

4ème de couverture

« J’écris de chez les moches, pour les moches, les vieilles, les camionneuses, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées, toutes les exclues du grand marché à la bonne meuf. Et je commence par là pour que les choses soient claires : je ne m’excuse de rien, je ne viens pas me plaindre. Je n’échangerais ma place contre aucune autre, parce qu’être Virginie Despentes me semble être une affaire plus intéressante à mener que n’importe quelle autre affaire ».

 

L’autrice

Virginie Despentes publie son premier roman, Baise-moi, en 1993. Il est traduit dans plus de vingt pays. Suivront Les Chiennes savantes, en 1995, puis Les Jolies Choses en 1998, aux Editions Grasset, prix de Flore et adapté au cinéma par Gilles Paquet-Brenner avec Marion Cotillard et Stomy Bugsy en 2000. Elle publie Teen Spirit en 2002, adapté au cinéma par Olivier de Pias, sous le titre Tel père, telle fille, en 2003, avec Vincent Elbaz et Elodie Bouchez. Bye Bye Blondie est publié en 2004 et Virginie Despentes réalise son adaptation en 2011, avec Béatrice Dalle, Emmanuelle Béart, Soko et Pascal Greggory. En 2010, Apocalypse bébé obtient le prix Renaudot. Virginie Despentes a également publié cet essai, King Kong Théorie, qui a obtenu le Lambda Literary Award for LGBT Non Fiction en 2011. Elle a réalisé sur le même sujet un documentaire, Mutantes, Féminisme Porno Punk, qui a été couronné en 2011 par le prix CHE du London Lesbian and Gay Film Festival.

 

Ce que j’en pense

Amoureux des ambiances feutrées et du vocabulaire doux et bienséant, passez votre chemin ou accrochez-vous bien ! Virginie Despentes ne fait pas dans la dentelle. Vocabulaire trash, débit de mitraillette, ce livre est un uppercut.

Mais ce n’est malheureusement pas pour faire du genre ou choquer gratuitement. Elle décrit sans complaisance ce qu’il se passe dans notre société soi-disant évoluée.

Féminisme, lutte contre l’hypocrisie, elle n’y va pas de main morte et vous savez quoi ? Elle a parfaitement raison !

Ce n’est pas en faisant la politique de l’autruche que les choses avanceront et encore moins que nos droits difficilement acquis nous le resteront.

On peut ne pas être d’accord avec tout ce qui est écrit dans ce cours essai, néanmoins, force est de constater qu’un tel écrit est nécessaire.

On pourra noter quelques passages un peu fouillis, mais on sent qu’elle a écrit avec ses tripes, comme si elle l’avait fait d’une seule traite.

Prenez votre élan, mettez vos a priori de côté et foncez !

Il est à noter toutefois que le vocabulaire très cru empêche de mettre ce livre dans toutes les mains (enfants, jeunes ados).

Ce livre est la voix de toutes les femmes, quelles qu’elles soient, d’où qu’elles viennent.

 

King Kong Theorie, Virginie Despentes, Chroniques Littéraires, Féminisme

King Kong Theorie, Virginie Despentes

(Le Livre de Poche – 145 pages – 2018)

Editions Grasset – 2006

 

 

Ce livre participe au Challenge FeminiBooks

 

Challenge FeminiBooks, Féminisme